Jamil : 10 ans sur la Plaza


07 octobre 2010

« Je dure… très très dur ». La déclaration griffonnée par Jamil Azzaoui sur le papier scotché au livret de son avant-dernier opus a donné le ton. Plus qu’une boutade, le titre de l’album lancé en 2008 résonne aujourd’hui comme un avertissement aux sceptiques. Rencontre avec l’artiste et l’homme d’affaires dans ses locaux du Petit Medley, bar qui fête ses dix ans sur la Plaza St-Hubert.

D’abord, retour en 2000. Un taux de vacance élevé transforme la section située entre Bellechasse et Beaubien de la Plaza en gruyère. Cette portion se vide de sa clientèle et la pauvreté de la mixité commerciale est éloquente. Le Sud de l’artère a besoin d’aide.

Partant de ce fait, la Société de développement commercial (SDC) de la Plaza Saint-Hubert et la Corporation de développement économique et communautaire (CDEC) Rosemont-La Petite-Patrie unissent alors leurs forces et créent le concours Ensoleillez vos affaires !, dont Jamil a eu vent.

« Un ami me parle d’un concours sur la Plaza », dit celui qui était alors imprésario de Garou et copropriétaire avec lui du Medley. « Moi qui habitais la Petite-Patrie depuis vingt ans, je savais qu’il manquait quelque chose dans ce quartier. Je désirais aussi disposer d’un lieu où je pouvais me produire ». Il s’inscrit et son projet remporte le premier prix.

L’artiste greffé d’un esprit entrepreneurial acéré affirme qu’il hérite de ses parents  le sens du commerce : « ma mère est auvergnate, descendante de ceux qui transportait le charbon à Paris. Aujourd’hui, c’est eux qui y tiennent les bars. Quant à mon père, c’est un berbère : des gens reconnus pour occuper des boutiques en Europe ».

Or, les meilleures intentions et les combinaisons génétiques gagnantes ne font pas forcément des départs faciles. « On a voulu ouvrir en cinq semaines et on en a bavé ! » se rappelle Jamil en riant. « Nous avons même dû emprunter 1200 $ à un employé de l’époque afin de compléter la déco à temps. En plein été, la climatisation ne fonctionnait plus, les fenêtres n’ouvraient pas… cela nous a couté plusieurs milliers de dollars en dépassement de coûts de projet. Sans oublier les personnes qui ont tentées de me dissuader d’y ouvrir un bar et une salle de spectacle, sous prétexte que la Plaza ne reluisait pas à cet endroit ».

Ainsi, le temps, les mains tendues de la communauté et le bouche à oreille tourneront la fortune du Petit Medley. « Nous avons bénéficié de l’aide de gens bien implantés dans le quartier. Nous avons apprivoisé l’artère dans toutes ses saisons. Les Cravates (ligne d’improvisation) sont arrivées les dimanches, les Soirées Swing les mardis. Ça nous a fait des soirées fortes », se souvient Jamil.

Une décennie plus tard, surpassant le cycle normal de longévité de sept ans d’un bar, le site attire la clientèle qui enfle au gré de la rumeur positive. Sans compter que l’arrivée du Petit Medley a contribué à regarnir la partie Sud de la Plaza, qui affiche aujourd’hui un dynamisme étonnant.

La fusée décollée, son pilote entreprend de partager sa vision. Débordant d’enthousiasme, il devient administrateur au conseil d’administration de la SDC puis le préside pendant quelques années. Selon le directeur général actuel, Monsieur Mike Parente : « il a apporté un vent de fraîcheur et une masse d’idées innovatrices importante à l’évolution de la rue commerciale. »

Sensible aux enjeux liés à la mobilisation de ses employés, il met aussi sur pied un fond 1 % pour la formation, une mesure visant à soutenir leurs projets scolaires ou personnels par le biais de bourses d’études. « On a un côté altruiste important. Nous aimons épauler les membres de notre équipe et faciliter leurs démarches étudiantes », ajoute l’instigateur du programme.

L’employé ainsi engagé devient un excellent ambassadeur de l’entreprise, un travailleur motivé sensible à la communication : « chez nous, on se souvient de votre nom, de ce que vous désirez boire. L’ambiance qui en découle est unique. Ce n’est pas pour rien que nous sommes devenu un bar de destination ! ».

Stefie Shock, DJ au Petit Medley à l’époque de ses balbutiements, affirme « qu’une volonté de convivialité habite Jamil et son équipe. Ils traitent les clients en habitués afin qu’ils se sentent chez eux. C’est exactement cette ambiance qui a transcendé l’aspect éphémère que peut être le lot d’un bar. C’est une place sans prétention de la trempe du Quai des brumes ou encore de l’Ile noire, qui connaissent une belle et longue vie tout en outrepassant les modes. »

Fort de son succès, Jamil ouvre en 2007 le Gainzbar à quelques pas au nord du Petit Medley. Exempt de déluge sonique, une atmosphère propice à la conversation y règne. Son mobilier issu du début du siècle aux allures art déco ajoute à l'originalité de ce lieu où se croisent « les têtes d'affiche et le commun des mortels ». Le propriétaire explique fièrement que « c’est un lieu de ralliement de la génération… disons plus sage, mais non moins dynamique ! ».

Jamil aura donc trouvé au Petit Medley un endroit pour jammer — il y a entre autres lancé en septembre dernier Jamil Blues attempt, son dernier album — et pimenter la vie de l’artère commerciale. Une ténacité teintée d’un fort instinct de businessman aura soutenu le fort de Jamil Azzaoui contre vents et marées, ce qui fait de lui l’un des leaders de la Plaza. Quand on lui fait remarquer, il s’esclaffe : « en tout cas, je ne l’ai pas fait exprès ! ».

Texte : Catherine Kouassi
Photo : Jamil Azzaoui

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